ASSIMI GOÏTA ET LA JUNTE AU MALI
Assimi Goïta et la Junte du Mali : Structure d'un Régime à l'Agonie
SIDI AG SALIM :Analyse stratégique multidimensionnelle
Introduction : La Gloire des Armes ou le Vertige du Pouvoir ?
Le 24 mai 2021, Assimi Goïta parachevait son second coup d'État en moins d'un an, s'installant à la tête du Mali avec la bénédiction tacite de ses camarades en treillis et le soutien enthousiaste d'une population épuisée par des décennies de gouvernance défaillante. Cinq ans plus tard, la promesse de refondation s'est transformée en impasse mortifère. Ce qui devait être une transition vers la souveraineté retrouvée ressemble désormais à l'agonie prolongée d'un régime qui a brûlé ses ponts avec la légitimité populaire, épuisé ses ressources diplomatiques et militaires, et acculé son propre peuple dans une misère dont les chiffres donnent le vertige.
La chute du régime Goïta n'est pas une prophétie : c'est une équation dont les variables convergent inexorablement. Cet article en analyse les dimensions militaire, géopolitique, économique, diplomatique, médiatique et sociétale.
I. Le Mirage Militaire : Wagner, les FAMa et la Guerre Perdue
L'illusion de la puissance par procuration
Le recours aux mercenaires du groupe Wagner( rebaptisé Africa Corps après la mort de Prigojine ) fut présenté comme un pivot stratégique souverain, un affranchissement de la tutelle française. En réalité, cette substitution a révélé une dépendance bien plus profonde et infiniment moins honorable. La France, malgré ses insuffisances, opérait dans un cadre de droit international et de coopération structurée. Wagner opère selon une logique prédatrice : extraction minière, protection de régimes, pillage systématique.
Sur le terrain, le bilan est accablant. Les FAMa et leurs supplétifs russes ont remporté des victoires médiatiques (Kidal reprise en novembre 2023, spectacle savamment orchestré) mais n'ont pas pacifié un seul kilomètre carré de manière durable. Le Centre malien demeure sous l'emprise du JNIM, le Nord échappe à tout contrôle réel de Bamako, et les corridors de transhumance et de commerce, vitaux pour des millions de Maliens, restent coupés ou sous rançon.
L'usure des forces
Les FAMa souffrent de maux structurels qu'aucun partenariat avec Wagner ne peut corriger : déficit de formation des officiers intermédiaires, chaînes logistiques défaillantes, corruption endémique dans les achats d'armements, moral en berne dans les unités déployées loin des bases. Les pertes au combat, soigneusement dissimulées par la censure informationnelle du régime, alimentent un ressentiment croissant dans les casernes mêmes qui ont porté Goïta au pouvoir.
La question qui se pose désormais dans les états-majors est celle de la loyauté : combien de temps des soldats maliens accepteront-ils de mourir pour un régime qui protège davantage les intérêts miniers russes que les populations civiles de Sikasso ou de Mopti ?
II. L'Économie de l'Effondrement
Les indicateurs d'un désastre annoncé
Les chiffres ne mentent pas, même quand les juntes s'y essaient. Le Mali affiche l'une des régressions économiques les plus sévères d'Afrique subsaharienne depuis 2021 :
Le retrait du Mali de la CEDEAO (officialisé en 2024 avec le Niger et le Burkina Faso au sein de l'Alliance des États du Sahel (AES) a entraîné une hausse mécanique des prix des produits de première nécessité, le pays étant enclavé et dépendant des corridors ivoiriens, guinéens et sénégalais.
L'aide publique au développement, jadis colonne vertébrale du budget malien à hauteur de 30 à 40 %, s'est effondrée. Les grands bailleurs ( Union européenne, Banque mondiale, États-Unis) ont suspendu ou réduit drastiquement leur engagement.
L'inflation alimentaire frappe en priorité les catégories les plus vulnérables, dans un pays où 80 % de la population vit de l'agriculture et de l'élevage.
Les investissements directs étrangers hors secteur minier sont quasi inexistants. Aucun entrepreneur sérieux n'investit dans un État sans sécurité juridique, sans prévisibilité institutionnelle, sous sanctions.
L'or ne nourrit pas les peuples
Le Mali est le troisième producteur d'or africain. Pourtant, cette manne profite de moins en moins à l'État et au peuple maliens. Les accords opaques conclus avec les partenaires russes, la réorientation des flux miniers, et la corruption structurelle de l'appareil d'État transforment l'or malien en instrument de survie du régime plutôt qu'en levier de développement national. Cette économie de rente autoritaire a une durée de vie limitée : quand les populations font le lien entre les ressources de leur sol et leur propre dénuement, le contrat social se rompt.
III. L'Isolement Diplomatique : Un Régime Sans Amis Durables
La rupture avec l'Occident et les institutions régionales
Goïta a méthodiquement détruit les réseaux diplomatiques qui permettaient au Mali de naviguer dans les eaux turbulentes de la politique internationale. L'expulsion des ambassadeurs français et allemands, la dénonciation des accords de défense avec Paris, le retrait de la CEDEAO, la suspension des relations avec la MINUSMA ( dissoute en 2023), tout cela a été présenté comme des actes de souveraineté. C'est en réalité un isolement stratégique dont les conséquences s'accumulent.
La CEDEAO, malgré ses propres contradictions, représentait un filet de sécurité institutionnel, un mécanisme de médiation et un accès à des marchés régionaux. En claquer la porte, c'est priver le Mali de leviers que même des régimes peu démocratiques savent utiliser.
L'AES : une alliance de façade
L'Alliance des États du Sahel, présentée comme une alternative souverainiste à la CEDEAO, est structurellement fragile. Elle repose sur trois régimes militaires dont aucun ne contrôle son propre territoire, dont aucun n'a résolu sa crise sécuritaire, et dont les économies cumulées représentent une fraction de la CEDEAO. C'est une alliance défensive de régimes sous pression, non une architecture régionale viable.
La Russie, seul véritable partenaire stratégique de Bamako, est elle-même engluée dans la guerre en Ukraine, soumise à des pressions économiques considérables et incapable d'offrir au Mali ce dont il a réellement besoin : investissements dans les services publics, aide alimentaire, transferts technologiques, accès aux marchés mondiaux.
La Chine : spectatrice prudente
Pékin, souvent présenté comme l'alternative aux partenariats occidentaux, observe avec un pragmatisme froid. La Chine n'investit massivement que là où les conditions de sécurité et de gouvernance permettent de protéger ses actifs. Au Mali de Goïta, ces conditions ne sont pas réunies. Le partenariat sino-malien reste donc en deçà de ce que la junte espérait.
IV. La Fracture Sociétale : La Société Civile Sous Les Décombres
Le musellement des voix
Un régime qui réduit au silence ses opposants ne les fait pas disparaître : il les radicalise ou les exile, créant des foyers de contestation hors de sa portée. La junte malienne a systématiquement réprimé la presse indépendante, suspendu des médias, arrêté des journalistes, interdit des partis politiques et des organisations de la société civile. Cette politique du silence produit l'effet inverse de celui escompté : elle crée un espace de résistance diffuse, souterrain, que les réseaux sociaux amplifient malgré la censure.
Les mouvements syndicaux et associatifs : une résistance silencieuse
Les syndicats de l'enseignement, de la santé, des transports, ont successivement sonné l'alarme sur la dégradation des conditions de travail et de service public. Les grèves dans l'éducation nationale traduisent une rupture profonde entre les agents de l'État et un régime qui n'honore plus ses engagements sociaux. Ces mouvements sont pour l'instant décousus, mais ils constituent le terreau d'une contestation civile qui, historiquement, précède les transitions politiques.
Les organisations de femmes, particulièrement actives au Mali, portent quant à elles un témoignage accablant sur l'aggravation des violences liées aux conflits armés, des déplacements et de l'insécurité alimentaire. Leur mobilisation, peu visible dans les capitales occidentales, est une force politique réelle.
V. Le Dossier Azawad : La Plaie Ouverte
Si un facteur unique devait être désigné comme le talon d'Achille stratégique du régime Goïta, ce serait son traitement de la question azawadienne.
En choisissant la solution militaire à Kidal, en abandonnant les Accords d'Alger de 2015, seul cadre politiquement viable de sortie de crise au Nord, la junte a transformé une question politique complexe en guerre ouverte. Le résultat : des populations civiles tuarègues et arabes massivement déplacées, des corridors économiques vitaux coupés, et un embrasement régional qui alimente le recrutement djihadiste plutôt que de le contenir.
L'Azawad n'est pas un problème sécuritaire que Wagner peut résoudre. C'est une question politique, identitaire et historique qui exige une réponse politique. Un régime qui refuse cette évidence condamne le Mali à une guerre sans fin et sans victoire possible... et se condamne lui-même.
VI. Les Scénarios de la Chute
La chute d'un régime autoritaire africain emprunte rarement un chemin unique. Pour Goïta, plusieurs trajectoires se dessinent, dont aucune n'est à son avantage :
Le scénario du coup interne demeure le plus probable à court terme. Les juntes africaines tombent le plus souvent sous le poids de leurs propres contradictions internes. Le mécontentement dans les forces armées, alimenté par les pertes au combat, l'opacité des finances militaires et la perception que Wagner capte les bénéfices de la présence militaire, constitue une menace réelle pour la cohésion de l'appareil de sécurité.
Le scénario de l'effondrement économique et populaire s'inscrit dans un horizon de moyen terme. Quand les prix alimentaires deviennent insupportables, quand les services publics s'effondrent dans les grandes villes comme à Bamako, Ségou ou Mopti, la dynamique de protestation peut atteindre un seuil critique que même la répression ne peut contenir.
Le scénario de la transition négociée, moins probable dans l'immédiat, pourrait s'ouvrir si des acteurs régionaux (Algérie, Mauritanie, la CEDEAO et internationaux) parviennent à construire un cadre de sortie de crise garantissant à Goïta et ses proches une issue acceptable. L'histoire africaine offre plusieurs précédents de ce type.
Le scénario du chaos prolongé, enfin, reste une possibilité que nul ne peut exclure : un régime incapable de gouverner mais suffisamment armé pour se maintenir, un pays qui se fragmente de fait entre des zones de contrôle militaire, jihadiste, communautaire au détriment de l'ensemble des populations maliennes.
Conclusion : La Souveraineté Confisquée
Il existe une ironie tragique dans le destin du régime de Goïta. Arrivé au pouvoir au nom de la souveraineté malienne, il a livré son pays à une dépendance nouvelle, plus opaque et plus prédatrice que celle qu'il prétendait rompre. Il a affaibli les institutions, muselé les libertés, aggravé la crise humanitaire, isolé le Mali sur la scène internationale et transformé une question politique nordiste en guerre totale.
La souveraineté d'un peuple ne se mesure pas au nombre de drapeaux français brûlés ni aux discours tonitruants dans les forums panafricains. Elle se mesure à la capacité d'un État à protéger ses citoyens, à assurer leurs besoins fondamentaux, à gérer pacifiquement sa diversité interne, et à s'inscrire comme partenaire crédible dans le concert des nations.
À cette aune, le régime Goïta est déjà tombé. Il ne reste plus qu'à en constater la date officielle.
Article d'analyse stratégique: perspectives militaires, géopolitiques, économiques et sociétales
Sidi Ag Salim

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