MALI: LE MIRAGE DE POUVOIR MILITAIRE

 Mali: Le Mirage du Pouvoir Militaire 

 Le Bilan Catastrophique de Goïta (2020-2026)

Depuis le coup d'État du 18 août 2020, le colonel Assimi Goïta s'est progressivement transformé en figure centrale d'une trajectoire politique qui devait être transitoire. Six ans plus tard, alors qu'il endosse le portefeuille de ministre de la Défense en sus de ses responsabilités de chef de l'État et de président du CNSP, le bilan parle pour lui-même : une gouvernance défaillante, une sécurité dégradée, une légitimité consumée, et un Mali plus fragmenté que jamais. C'est l'histoire d'une accumulation de pouvoir qui a mené, paradoxalement, à l'impuissance.

La Chimère Transitoire (2020-2021)

Goïta s'est présenté en 2020 comme le sauveur d'une nation en crise. Le régime d'Ibrahim Boubacar Keïta s'était effondré sous le poids de la corruption, de l'incompétence et d'une crise sécuritaire galopante. Le coup d'État initial semblait répondre à une demande de changement authentique.

Mais rapidement, les masques sont tombés. Le "transition" promise à 18 mois s'est dilatée. Les échéances électorales se sont repoussées. Et surtout, Goïta n'a pas géré la transition—il l'a capturée. Chaque coup constitutionnel ultérieur (celui d'août 2021, puis la prise de contrôle du gouvernement en mai 2021, puis sa consolidation progressiste) visait un seul objectif : consolider son propre pouvoir aux dépens de toute libéralisation.

L'Exercice du Pouvoir Absolument : Paranoïa et Répression

Six ans après, Goïta cumule les portefeuilles : chef de l'État, président du CNSP, ministre de la Défense. Cette accumulation n'est pas un signe de force ; c'est un aveu de faiblesse. Un leader sûr de lui délègue. Un leader paranoïaque centralise.

Et la paranoïa s'est inscrite dans les structures de gouvernance :

Les arrestations massives contre journalistes, activistes, intellectuels et membres des partis dissous reflètent une répression systématique. Plutôt que d'affronter la critique, le régime l'étouffait.

La dissolution des partis politiques, syndicats et associations civiles a vidé la sphère publique de tout contrepouvoir. Le Mali n'a plus d'espace démocratique : il a une administration de la peur.

L'expulsion ou le départ forcé de diplomates, journalistes internationaux et observateurs a fermé les yeux du monde sur les abus. C'est une tactique classique : d'abord réduire au silence le public interne, puis éloigner les témoins internationaux.

Ce n'est pas la gouvernance ; c'est la consolidation brutale du pouvoir personnel sous les oripeaux militaires.

La Catastrophe Sécuritaire : Le Cœur du Mensonge

Le paradoxe central du régime Goïta est que le coup d'État s'était justifié par la "crise sécuritaire". Six ans plus tard, cette crise s'est approfondie.

Les chiffres parlent : les attaques terroristes se sont multipliées, les zones contrôlées par le gouvernement se sont rétrécies, et les victimes civiles se sont accumulées. Des massacres documentés, comme celui de Bounti (janvier 2022) attribué aux forces gouvernementales, ont soulevé les accusations de crimes de guerre.

Parallèlement, les solutions apportées par Goïta ont aggravé les choses :

L'arrivée de la compagnie Wagner (puis Africa Corps) a substitué à une armée malienne démoralisée et inefficace des mercenaires motivés par le profit. Ce n'est pas une stratégie de sécurité ; c'est un renoncement à la souveraineté.

Le départ des forces françaises et internationales, provoqué par les frictions diplomatiques, a laissé des vides que ni l'armée malienne ni les mercenaires russes n'ont pu combler.

La dégradation continue du contrôle territorial montre que Goïta a mis du temps à comprendre que le terrorisme ne se vainc pas par la répression politique interne.

L'Isolation Diplomatique : La Vraie Défaite

Un État n'existe pleinement que par la reconnaissance internationale et la coopération. Goïta a systématiquement détruit ces deux piliers.

La rupture avec la CEDEAO (2021-2023) a isolé le Mali. Plutôt que de négocier, Goïta a choisi la confrontation, entraînant sanctions et isolement diplomatique.

Les violations répétées des conventions internationales (droits de l'homme, droit humanitaire) ont discrédité le Mali auprès des institutions onusiennes et régionales.

Le départ massif des ONG et partenaires au développement n'est pas une question de principe pour ces organisations—c'est une question de sécurité et de faisabilité. Quand un régime expulse les travailleurs humanitaires, il avoue qu'il ne peut pas gouverner.

Le Mali, autrefois centre culturel et carrefour de diplomatie régionale, s'est repliés sur lui-même, affaibli et hostile.

L'Effondrement Social : La Facture Cachée

Pendant que Goïta consolidait son pouvoir, les Maliens payaient le prix réel.

Les écoles se sont fermées, victime de l'insécurité galopante, des déplacements internes et du désengagement de l'État. Une génération d'enfants est perdue.

Les conditions de vie se sont dégradées : services publics défaillants, économie paralysée, inflation galopante, déplacement de millions de personnes.

Les massacres civils se sont multipliés : Bounti, Bamako, régions périphériques. Souvent documentés, rarement punissables. L'impunité devient politique d'État.

La "résilience" demandée aux Maliens devient un euphémisme pour l'absence de gouvernance. C'est une manière de dire aux citoyens : "Vous êtes seuls. Débrouillez-vous."

L'Ajout du Ministère de la Défense : Le Symptôme Final

L'annonce que Goïta ajoute le portefeuille de ministre de la Défense à ses innombrables responsabilités est la dernière pièce du puzzle. C'est l'admission de trois choses :

L'incapacité à déléguer : Goïta ne fait pas confiance à ses propres institutions militaires pour gérer la défense. Les généraux autour de lui sont soit écartés, soit corrompus, soit trop faibles.

L'absence de vision stratégique : Un ministre de la Défense doit concevoir la stratégie militaire à long terme. Goïta a montré qu'il n'en avait pas—juste des tactiques réactives.

La militarisation complète de l'État : Quand le chef de l'État, le chef du gouvernement et le chef de l'armée sont une seule personne, l'État cesse d'être civil. Il devient une administration militaire, ce qui signifie l'absence de contrepouvoir institutionnel.

Conclusion : Le Crépuscule d'une Illusion

Le bilan de Goïta depuis 2020 est celui d'une accumulation progressive du pouvoir politique et militaire sans amélioration tangible des conditions réelles—sécuritaires, économiques, ou humanitaires. Au contraire, chaque consolidation du pouvoir s'est accompagnée d'une dégradation nouvelle.

Le Mali sous Goïta n'a pas été "sauvé"—il a été occupé. Et l'occupation par l'un de ses propres fils, au prétexte de la transition, s'est avérée aussi destructrice que les régimes qu'elle prétendait remplacer.

La résilience que Goïta demande aux Maliens est en réalité une demande implicite : accepter l'inacceptable, supporter l'insoutenable, et garder le silence devant l'échec. C'est une invitation à la soumission, pas à la reconstruction.

Le vrai projet de transition n'a jamais eu lieu. À la place, le Mali a vécu un long putsch institutionnel qui continue d'aujourd'hui.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

LES SOCLES FONDATEURS DE L'AZAWAD ET JUGEMENT SUPPLÉTIF D'ACTE DE NAISSANCE D'UN INDIGÈNE --1955

KIDAL, MAI 2026: Une population civile au bord du gouffre